Ex Nihilo

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mardi 22 juin 2010

20 years


Today we celebrate

20 years of loving, living, giving,
Today we taste
The fruit of waiting and persevering:
The knowing when we look into each other's eyes
The laughter that bubbles up inside

We've fumed, fought, struggled, cried
We've been in the fire and been tried
We've thought, weighed, counted, sighed
Self continuously denied

Only to find denying holds no dying
But wealth undreamed of and untold
In fires of constancy dross purified
And flames wrought precious gold

Stella, 22 June 2010

mardi 18 mai 2010

Le ponton

C'était il y a trois ans. L'année des rendez-vous. Manqués ou réussis. Toujours improbables. Précédés et suivis des mots. Des mots pour les imaginer. Des mots pour les raconter. Des mots superbes ou douloureux.

C'était il y a trois ans. Avec ses jours d'errance à réparer les dégâts de l'impatience. Avec ses heures heureuses volées au quotidien. Et ses torrents de larmes effaçant toutes traces qui rejoignaient la mer où toujours un bateau attendait tout au bout d'un ponton s'enfonçant dans la brume.

C'était il y a trois ans. Ils marchèrent longtemps sur la grève, firent quelques pas sur le ponton, mais jamais n'embarquèrent. Et le bateau est toujours là, avec sa cargaison de mots consignée à fond de cale.

lundi 21 décembre 2009

Femmes

Chaque femme est pour un homme, d'ici ou d'ailleurs, vêtue d'or et de puissance ou de poussier de charbon et de colère, celle qui règne sur l'empire de ses songes, le seul, le grand amour, celui qui rend les autres amours dérisoires, presque ridicules, la femme, avec F comme fée, comme fête, comme féerie, comme fantastique, comme fenaison, comme fumée, comme fantaisie, comme fureur, comme fantôme, comme frontière, comme fontaine, comme folie.
Chaque femme est le point vivant, mobile, unique et précis, vers où convergent tous les sentiments d'un homme, qui pour elle goberait les océans, boirait la ciguë, abreuverait les pierres ou les oiseaux de chaque goutte de son sang, contre un sourire, un regard, une parole pas forcément audible, un murmure, un geste, même inachevé.
Chaque femme est, a été ou sera cette brûlure à rien d'autre comparable, qui laisse d'invisibles et ineffaçables cicatrices sur l'âme d'un homme.
[...]
Théâtre escorté d'ombre et de soleil, chaque femme est l'héroïne d'un chef-d'oeuvre qu'il suffirait d'écrire.

Jean-Pierre Rosnay (1926-2009)

lundi 28 septembre 2009

Ecce haereditas domini filii merces

Cher Henry,

Voilà bien longtemps que je ne t'ai écrit. Mais j'ai perdu le sens des mots qui vont dans tous les sens...  Tes lettres m'aidaient à me reconstruire. Elles me manquent. Tu me manques.

Que te dire que tu ne savais déjà au moment de partir ? Que tes fils vieillissent en cherchant vainement des réponses aux questions que toi-même te posais ? Que tes petits-enfants grandissent dans l'insouciance de leur jeune âge en quête d'un futur qui se confond encore avec le présent ? Que notre mère a toujours du mal à cohabiter avec elle-même quand la vie ou la mort la dépasse et quand ses rêves ne sont plus que des miroirs qui se fracassent aux vents mauvais ?

Que te dire, à toi qui n'es plus là pour l'entendre ? Que ta petite maison accueille désormais ta nièce et son compagnon et qu'ils ont redonné vie à ce lieu qui n'arrêtait pas de mourir depuis ton départ ? Que ton jardin porte à nouveau ses fruits ? Que les pots de confiture de groseille remplissent à nouveau les étagères de ton atelier ?

Que te dire qui ne te semble déjà trop lointain ? Que le vaillant petit remorqueur auquel tu as contribué à redonner vie a franchi le détroit de Béring il y a 8 jours après avoir failli rester prisonnier des glaces de l'océan Arctique ? Que son capitaine est toujours un grand  passeur d'âmes et te voue un attachement aussi profond que silencieux ? Qu'il aurait aimé et que j'aurais aimé faire ce voyage avec toi ?

Que te dire que je n'ai pu te dire il y a 4 ans quand ta main s'est lentement refroidie dans la mienne ? Ne nous étions pas déjà tout confié ce qu'un père et un fils peuvent partager au croisement de leur vie ? 

Et quand mon tour viendra de quitter le monde, aurais-je dit à mon fils tout ce que j'aurais voulu lui dire ou qu'il aurait aimé entendre ?

dimanche 6 septembre 2009

La famille

La Famille, effectuée en 2000, me laisse un souvenir plein de nostalgie. C'est en effet une des rares pièces pour lesquelles je n'eus aucune hésitation au cours du travail, comme si je savais faire ou si quelqu'un d'autre la faisait à ma place. Ce sont des moments rares qui n'arrivent, comme chez les sportifs le second souffle, qu'après avoir travaillé longtemps. Les endorphines se paient d'avance, les bonheurs se méritent.
À l'origine, je voulais composer un couple. Ayant mal monté l'armature, sans doute, je me retrouvai avec un vide entre les deux personnages que je n'arrivais pas à combler. Un vide vide, aurais-je envie de dire. J'eus donc l'idée - mais par quel hasard ? je n'en sais rien - d'inclure dans ce vide le troisième personnage. Et d'un coup je n'étais plus face à un couple mais face à une famille.
L'architecture en est, comme souvent chez moi, relativement simple : schématiquement, ce n'est qu'une ligne verticale qui s'oppose à une horizontale. Architecture que nous retrouvons dans bon nombre de mes sculptures : toutes les crucifixions, bien sûr, mais aussi dans
L'Équilibriste, Le Tricycle, La Chute et bien d'autres encore. Si nous regardons La Famille, de face elle est frontale, mais d'une frontalité douce, atténuée par une légère concavité. C'est à mon avis ce qui fait que, malgré son aspect sombre, elle ne nous rejette pas, nous attire au contraire, nous embrasse et peut même sembler protectrice. J'avais utilisé cette frontalité concave en 1991 avec Les Cinq Frères, qui évoquent aussi sans doute déjà l'idée d'une famille.
Elle est protectrice à plusieurs titres : en raison de la concavité de sa forme, je l'ai dit, mais aussi par le fait qu'elle combine la légèreté de l'enfant presque en lévitation, avec une forte attache au sol du père et de la mère qui rassure et engendre un équilibre entre ses lignes de force. Enfin, union et lien du couple réalisés grâce à l'enfant, enfant dont les bras stabilisent l'ensemble dans une horizontalité apaisante. Compassion des uns pour les autres, mais qui paradoxalement n'élimine pas la solitude de chacun.
La Famille nous montre aussi, sans doute avec un peu d'inquiétude, que le temps est compté, que tout cela ne durera pas. Les trois, malgré la fusion du groupe, cherchent par leur regard un salut dans une direction différente : il n'y a pas de recette pour éliminer la peur.

Marc Petit, sculpteur


La Famille, Marc Petit, 2000, Bronze 210x170

lundi 18 mai 2009

Co-errances

C'était il y a deux ans. Il n'était pas reparti à pied de son premier rendez-vous. Il était de ceux que la parole avait libéré. Il avait fait provision de mots pour le restant de ses jours. Du moins le pensait-il. Et dans les mois qui suivirent, il les offrit sans réserve. Les mots venaient à lui avec la régularité des vagues qui se brisent sur la grève depuis la nuit des temps, avec leur force et leur douceur, leur virulence et leur sérénité. Ses mots prenaient parfois la couleur d'un ciel d'orage. Sages ou absurdes, ils étaient tous habillés de rêve. Il les offrit jusqu'à l'épuisement.

C'était il y a deux ans. C'était hier. C'est aujourd'hui encore. Et ce sera demain. Son incapacité à prolonger le rêve. Son impuissance à vivre coupé en deux. Ses blessures données et reçues. Et ce chemin qui semblait si large hier devenu aujourd'hui un étroit sentier.

C'était il y a deux ans. C'était le temps où le silence n'avait pas encore charge d'âme. Où les mots avaient leur raison d'être. Où les fleuves ne charriaient pas encore les cadavres du passé. C'était le temps des dieux et le temps des démons.

lundi 26 janvier 2009

De la parole donnée à la parole écrite

Il est des jours,  parfois des nuits, où l'écriture nous monte aux lèvres, où l'on sent sa morsure, où les mains tremblent sous la charge des mots, où on attend que la parole prenne un sens pour exprimer ce qui n'a plus de sens, car tout a déjà été dit, tout a déjà été écrit.

Il faudrait pouvoir dire l'amour sans les mots qui le confine dans cet espace-temps qui nous tyrannise, pouvoir l'écrire avec des mots qui nous libèrent de l'angoisse de son échéance, pouvoir l'affranchir des paroles qui terminent leur course dans le silence.

L'écriture ne tient que rarement sa parole.  Elle ne cesse pourtant de chercher la vérité en clamant son innocence.  Elle se veut sincère quand elle n'est que trahison.

Les mots ne devraient pas toujours tenter d'expliquer l'inexplicable.

Seuls les mots d'amour sont sincères. Gravés pour toujours dans une parenthèse qui s'est refermée. Et par là protégés de toute flétrissure.  Il faut y retourner pour en sentir la douceur. En comprendre la valeur.  Et en connaître le prix.

Les mots d'amour sont les seuls qui résistent au temps, parce qu'ils appartiennent à un moment de notre histoire qu'on ne peut réécrire, parce qu'ils restent les témoins éternels  d'un fragment de notre vie qu'on peut renier ou révérer, mais qui fut un instant et restera toujours une partie de nous-mêmes. 

L'amour ne meurt pas, il s'endort.  D'un sommeil paisible dans lequel nous allons parfois puiser nos rêves.

jeudi 6 novembre 2008

Lettre à mon fils

Cher fils,

On dit généralement que ce sont les enfants qui marchent sur les traces de leurs parents. En ce qui me concerne, depuis 13 ans, je n'ai pas cessé de marcher dans tes pas. Même lorsque je ralentissais mon pas pour aller à ton rythme, tu m'as toujours tiré vers l'avenir, poussé en avant, fait croire en l'éternité.

Je t'aime mon fils, tel que tu es et tel que tu deviens. Quoi qu'il arrive, jusqu'à mon dernier souffle, tu pourras compter sur moi pour accompagner tes rêves et les réaliser.

Va où ton cœur te porte, vis passionnément et deviens celui que tu aimerais être !

Ton père, qui fut aussi un enfant.

dimanche 2 novembre 2008

Traces écrites

Je viens d'une famille où l'on s'écrivait beaucoup. Enfants, nous étions souvent séparés de l'un de nos parents, parfois des deux. Nous voyagions beaucoup. Jamais plus de 2 ans au même endroit. Des endroits perdus, insolites, lointains. Les lettres étaient souvent notre seul lien. Le courrier mettait longtemps à arriver, les réponses à nos lettres longtemps à revenir. Nous étions toujours dans l'attente d'une lettre. Lettres d'un père, d'une mère, d'un frère. Lettres d'un ami laissé au pays. Lettres d'une amie connue trop tard, quittée trop tôt. Des centaines et des centaines de lettres, mémoire vivante de mes relations filiales, fraternelles et amicales. Toutes conservées.

Et les miennes, celles écrites à mon père, à ma mère, des premiers mots maladroitement tracés aux premiers questionnements de l'adolescence, jusqu'aux échanges sereins et complices de la vie adulte, qui me furent rendues, intactes, toutes imprégnées des lieux où elles furent rédigées, des joies, des peurs, des passions, des découvertes, des rencontres vécues et racontées. Nous nous racontions beaucoup alors. Beaucoup plus par l'écrit que par la parole. Souvent pudiques dans nos conversations, toujours très libres dans nos lettres. Beaucoup de choses furent écrites qui ne furent jamais dites.

Ce que m'écrivait mon père quand j'avais l'âge de mon fils aujourd'hui, je pourrai l'écrire à mon fils aujourd'hui. Mais je ne vis plus la vie de nomade de mon père. Nous ne vivons pas séparés mon fils et moi. Et nos échanges se font oralement. Libres. Sans pudeur. Mais sans traces.

jeudi 30 octobre 2008

Les mots et leur présence

Sortir les mots de leur gangue de boue, les ramener à la vie, les polir un à un, les poser délicatement sur la terre encore humide de leur résurgence, les protéger du froid qui engourdit leur passion, les abandonner à nouveau à la vaine pâture des chimères qui servent de matière aux poètes, leur rendre le pouvoir de dénuder les rêves, de masquer le réel, de frayer une voie entre la mer et la falaise, de s’embarquer pour de nouvelles errances.

Les mots reviennent de l’exil dans lequel ils avaient été trop longtemps éloignés, impatients et brouillons, fragiles et vulnérables, ils reviennent pour réclamer leur dû, sans rancœur mais sans indulgence non plus.

Ces mots qui n’attendent plus que d’être réapprivoisés.

mercredi 25 juin 2008

Les mots et leurs absences

Restent les mots et leur absence et soudain le silence fracassé d'une douleur que nous n'avons pas commise. Et la plainte sans révolte contre le fardeau du temps qui sépare les amants. Et l'ignorance du blâme qui se cogne aux rumeurs. Et le rameau d'olivier, tâché du sang des vierges, jeté à l'instant aux orties.

mardi 24 juin 2008

Week-end à Paris

J'ai passé un moment très doux en famille ce week-end à Paris. Tout le clan était réuni autour de ma mère qui semble avoir retrouvé les raisons de vivre qu'elle n'avait plus avant son opération. Moments de complicité, de soudure, d'alliance. Sentiment d'être à sa place, de faire partie d'un tout, d'être relié à l'univers. Certes, les fils sont ténus et cassent souvent sous la pression de mes incertitudes récurrentes, de mes questionnements permanents, de mon angoisse de quitter ce monde avant d'avoir compris pourquoi je n'y faisais que passer, avant d'avoir saisi le sens de ce passage. Certes, il y a beaucoup de noeuds inextricables qu'une vie entière ne suffirait pas à dépêtrer, mais ils participent de la solidité des liens qui m'entravent et m'étayent tout à la fois.

Perdus dans la foule qui avait envahi les rues à l'occasion de la fête de la musique, nous étions sans le savoir à quelques mètres d'une pianiste canadienne qui m'avait annoncé son passage à Paris. J'aurais bien aimé que mon fils la rencontre, qu'elle lui parle de musique, pas celle à laquelle il doit s'astreindre jour après jour dans le cadre de ses études mais plutôt de celle qui lui procure ces émotions qu'elle décrit si bien dans son blog. Las, le temps nous était compté et nous n'avons pu qu'échanger quelques mots au téléphone.

Restent les mots et leur cortège d'indulgences.

jeudi 12 juin 2008

A quoi leur servirai-je ?


A force d'être un homme incapable de surmonter son ignorance de lui-même et du destin, je prendrai peut-être parti pour des êtres différents de celui que j'avais inventé.

Paul Éluard, "Nuits partagées", La Vie immédiate

samedi 7 juin 2008

Vivre et mourir en paix


Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort.

Saint-Exupéry, Terre des hommes

dimanche 18 mai 2008

Résonances

C'était il y a un an. Il était venu à pied au premier rendez-vous. Il n'était pas de ceux qui parlent facilement. Économe de ses mots, prodigue de ses silences. Ce sont pourtant des mots qui éveillèrent au bord du fleuve de mystérieuses résonances. Qui façonnèrent les rives de ses errances. Qui défrichèrent en lui les parties les plus fécondes, enfouies jusque là dans l'argile de ses mains. Jusqu'à rendre stérile le silence. Jusqu'à épuiser le souffle des incendies. Ce furent des mots prononcés dans la véhémence d'un amour, d'un désespoir, d'un désir, d'une indignation à la mesure du temps perdu et de l'espace englouti.

C'était il y a un an. C'était hier. C'est aujourd'hui encore. Et ce sera demain. Son impossibilité de dire l'amour dès lors que l'amour est impossible. Quand les mots qui se croyaient libres se retrouvent prisonniers. Quand le coeur cesse de battre pour mieux entendre résonner la voûte en ellipse qui abrite les lourds secrets d'une âme vagabonde et pourtant fidèle. Quand le corps fatigué n'a plus aucun désir d'avoir tant brûlé.

C'était il y a un an. C'était le temps où les rivières pouvaient encore se traverser à gué. Où les chemins de traverse avaient des allures de raccourcis. Où le ciel et la terre tenait en équilibre.

mercredi 14 mai 2008

Épitaphe

Il la cherchait unique, elle était multiple. Il la croyait accessible, elle était insaisissable. Il l'imaginai perdue, elle était près de lui. Elle fut là où il ne l'attendait pas. Il l'attendit là où elle n'était plus.

Marcher à la rencontre de soi est un voyage sans retour. Il aurait voulu prendre son temps et contempler le chemin parcouru. Mais à trop ralentir le pas, on finit par s'arrêter. A trop vouloir prendre du recul, on risque la chute mortelle. Plus on avance, plus les prises se font rares, plus les vires sont étroites et les dévers importants.

Nager à la rencontre de l'autre jusqu'à l'épuisement et se retrouver seul au milieu de l'océan. Sentir venir le moment du renoncement. Cette heure plus courte que les autres qui ne s'achèvera pas. Lever une dernière fois les yeux vers le ciel, puis lâcher prise, se laisser couler, les yeux grands ouverts, jusqu'aux premiers spasmes, dans l'abîme de nos mots incapables de nous porter plus longtemps.

On ne meurt pas de ces naufrages. On survit à ces tempêtes. On poursuit notre quête. On se nourrit de nos maigres récoltes. On vit d'oboles.

Il suffit parfois d'un mot reçu en aumône pour guérir nos écrouelles.

vendredi 9 mai 2008

Épigraphe

Mûrir, c'est mourir un peu ... mais c'est aussi renaître et porter sur le monde un autre regard. Plus les yeux sont usés, plus le regard est neuf. Plus on s'approche de la vérité, moins on vit de certitudes. Il n'est pas de brèches dans lesquelles je me suis engouffré qui ne m'aient conduit au plus près de moi-même. Si près d'ailleurs qu'il m'a fallu à chaque fois reculer pour ne pas tomber dans le gouffre béant de mes vanités. On passe sa vie à chercher, à apprendre, à comprendre. Et plus on sait de choses, moins les choses ont d'importance. Et plus on connaît les hommes, moins on a besoin d'eux. Dans l'océan de nos rencontres surnagent pourtant quelques îlots perdus où le miracle se produit, où l'échange n'est plus à sens unique, où la parole donne un sens aux mots les plus anodins, où le moindre murmure rencontre un écho inattendu, où l'on ne désespère plus d'attendre. L'inespéré est peuplé de signes obscurs que l'espérance rend plus énigmatiques encore. Au soir de sa vie, il ne reste plus grand-chose des édifices patiemment élevés au fil de ces années qu'on croyait constructives, de ces projets qu'on pensait audacieux. On quitte le monde les mains vides, laissant en héritage nos questions irrésolues et notre quête d'absolu. On part les yeux grands ouverts sur ce qu'on n'attend plus.

jeudi 1 mai 2008

Épigramme

Laisser les mots venir. Les laisser vivre nus. Ne pas les habiller de rêve. Leur rendre leur liberté. Leur donner libre cours. A trop les caresser, ils s’usent prématurément. Accepter leur indépendance. Accompagner leur parcours sans forcer leur destin. Briser les moules dans lesquels ils étouffent. Ne pas chercher à les apprivoiser. Admettre qu’ils en savent plus que nous. Qu’ils savent où ils vont quand nous nous perdons à les poursuivre. Ouvrir la main et souffler la poussière qui s’est accumulée. Se perdre dans les sillons que le temps à creusé dans sa paume. Enfreindre les lois du genre. Tracer dans l’air des signes que nul ne verra. Ouvrir les yeux sur l’invisible. Laisser les souvenirs remonter lentement à la surface. Accepter qu’ils restent éternellement entre deux eaux. S’éloigner du fleuve. Il est d’autres chemins de rencontre que ses rives. Couper par la lande pour gagner l’embouchure. Car ce qui manque aux fleuves, c’est le mouvement apaisant des vagues. Et le bruit du ressac. Et l’infini des plages. Et les traces de nos pas.

Sur le ponton qui s’avance vers le large, un enfant dort. Ou feint de dormir. Les traces de ses pieds mouillés sur les planches grises brûlées de soleil sont encore visibles. Le temps de lever mon regard vers le ciel, l’enfant a disparu. Et avec lui les traces de mes pas.

Aux plages succèdent parfois des falaises. Elles plongent directement dans la mer. Qui s’écrase à ses pieds dans des gerbes d’écume. Pour contourner l’obstacle, il faut nager ou grimper. Évaluer les risques. Pourquoi dans ces moments-là s’entête-t-on à combattre l’obstacle ? Il suffirait de le contourner. Revenir sur ses pas. Accepter l’idée qu’on ne peut pas toujours avancer. Renouer avec l’humilité des vieillards. Ou le bon sens des adultes. Ou l’innocence des enfants. Oublier son orgueil. Admettre enfin que l’horizon, une fois atteint, reste toujours l’horizon. Que le chemin emprunté importe peu. Qu’il vaut mieux garder ses forces pour offrir au passant que l’on croise un peu de soi-même. Pour lui offrir ce que d’autres rencontres nous ont donné. Pour faire de cette rencontre un bagage pour la route. Car nous avons dans notre besace, lorsque manquent l’eau et le pain, le souvenir des caresses partagées pour apaiser notre faim, la mémoire des lèvres embrassées pour apaiser notre soif.

lundi 31 décembre 2007

J'ai tant rêvé de toi


J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère ?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués, en étreignant ton ombre, à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'a être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie.

Robert Desnos, A la mystérieuse, "Corps et biens".

mardi 23 octobre 2007

Allégeance

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour : chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima.

Il cherche son pareil dans le vœu des regards.
L'espace qu'il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l'espoir, puis, léger, l'éconduit.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
A son insu, ma liberté est son trésor !
Dans le grand méridien où s'inscrit son essor,
Ma solitude se creuse.

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n'est plus mon amour : chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus qui, au juste, l'aima
Et l'éclaire de loin pour qu'il ne tombe pas !

René Char, Éloge d'une soupçonnée

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